Compte rendu de l’action d’initiation à la médiation culturelle menée par Cultures du cœur depuis avril 2004.
I . Le point de vue des travailleurs sociaux confronté à celui des intervenants.
II. Les propositions des intervenants confrontées aux attentes des travailleurs sociaux



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Compte rendu de l’action d’initiation à la médiation culturelle menée par Cultures du cœur depuis avril 2004.


Depuis Avril 2004, Cultures du cœur mène une action d’initiation à la médiation culturelle à destination des travailleurs sociaux.
Ces sensibilisations qui ont souvent confronté professionnels de la médiation, artistes et travailleurs sociaux ont été l’occasion d’échanges, de découvertes, d’enseignements, pour nos relais et pour nous.
La question de l’action sociale associée à l’action culturelle s’est enrichie d’une série d’interrogations, de remarques, de préoccupations récurrentes dont nous comptons rendre compte aujourd’hui.
Elles constituent des pistes de réflexion permettant à chacun de s’y reconnaître et de faire évoluer sa propre conception de la médiation culturelle.


I . Le point de vue des travailleurs sociaux confronté à celui des intervenants.

Les travailleurs sociaux ont souvent évoqué la valorisation de l’action culturelle auprès de leur direction comme un facteur déterminant dans la mise en place des outils de Cultures du Cœur.

« Dès l’instant où la direction est convaincu du bien fondé de l’action, on est plus motivé, alors que si le directeur n’est pas convaincu qu’on peut gagner du temps dans la gestion de l’attente, qu’on peut éviter à un bénéficiaire de tourner en rond en lui proposant un spectacle, c’est plus difficile »

Certains travailleurs sociaux évoquent la difficulté d’animer des ateliers culturels, et pas toujours pour des questions de compétence

« Je n’ai pas envie de me transformer en animatrice culturelle. Pour les familles je tiens à rester leur référent social. Je veux bien donner des places mais c’est pas toujours simple d’être à la fois animatrice et chargée de vie. C’est une question d’étiquette pour mes bénéficiaires »

Outre les conditions de travail des structures sociales ( urgences, matériel informatique réduit…) qui varient en fonction de la mission, certains travailleurs sociaux évoquent la difficulté à mettre en place des ateliers de suivi de sorties pour ces questions de statut.

« Pour les bénéficiaires je remplis les dossiers de demande d’aide au logement, j’essaye de trouver des solutions pour que les enfants puissent aller en colonie de vacances ou suivre un cours de Judo… Si je commence à mettre en place un atelier de théâtre je laisse de côté mon étiquette sociale, je risque de brouiller les repères d’un bénéficiaire pour qui je veux rester le référent social. »

D’autres sont tout au contraire convaincu que l’action culturelle est toujours un plus et qu’elle peut leur faire gagner du temps dans la gestion de l’attente, que les deux actions peuvent tout à fait se concilier.

« Pour moi c’est un complément, ça m’aide même dans mon travail. Quand j’ai fait le tour de tout ce que je peux trouver comme solutions au niveau social et que les résultats mettent du temps à venir, une sortie, la culture, c’est comme une nouvelle carte pour ne pas sombrer et après c’est beaucoup plus simple avec les bénéficiaires »

Le temps ne leur permet pas d’assurer une médiation toujours conséquente. Mais au cours du stage, il prennent conscience que les travailleurs sociaux qui sont parvenus à mettre en place une permanence Cultures du cœur ont de très bons résultats (fidélisation des publics et amélioration des rapports au sein d’une structure.)

« Les effets sur l’insertion viennent après. Entre temps c’est au delà de toute évaluation, on nous demande toujours des résultats alors que quand on les voit revenir avec un sourire, que des gens qui sont parfois très silencieux se mettent à vous parler d’un spectacle, c’est déjà énorme. »

De toute évidence les travailleurs sociaux ayant eu une activité artistique ( stages de théâtre, atelier de cirque…) ont plus facilement intégré le fonctionnement du site. Ils sont familiarisé avec les pratiques culturelles, la mise en place d’une permanence et la diffusion de l’offre se fait dans la souplesse et l’échange. Le projet de cette initiation est aussi parti de ce constat.

Certains d’entre eux qui sont venus pour la dimension culturelle du programme font des remarques qui vont dans le sens de l’éthique même de notre action.

« Quand on aime un artiste ou une compagnie on a toujours la tentation de « donner envie » en en parlant aux bénéficiaires, comme si on savait ce qui est bon pour eux. C’est vrai que parfois ça marche, mais quand on commence à en parler trop on à l’impression de vouloir leur faire du bien à leur insu. Je ne crois pas que la médiation c’est de décrypter un spectacle pour un spectateur… Moi je me limite à donner envie, après si ils veulent en parler… »

A ce propos nous avons souvent évoqués en groupe la notion de micro-médiations qui consiste à donner rapidement envie sans pour autant imposer le choix du spectacle : résumé rapide d’une pièce, lecture en groupe de scène, prévoir un retour critique des spectacles, tout les moyens possibles pour impliquer le bénéficiaire au-delà de la sortie culturelle.

« Accompagner des bénéficiaires à un spectacle et en reparler le lendemain ça permet d’établir des rapports plus simples avec le bénéficiaire. Ce n’est pas une billetterie. Quand une personne est en difficulté elle n’est pas toujours réceptive aux solutions qu’on peut proposer. Il faut la sortir d’un état qui occupe « toute la place » dans sa tête. La sortie culturelle c’est un premier pas, mais si on en parle, si on essaye de la préparer un peu, les relations sont plus intimes, plus simples. J’ai aucun mal à passer d’un statut à l’autre. C’est même très valorisant pour moi de mettre en place un atelier critique. »

Cette question a soulevé une réelle polémique au sein des groupes. Nous comprenions vite que la capacité à s’impliquer dans une action culturelle repose certes sur une motivation, une affinité et une désacralisation des lieux culturels et de leur accessibilité, mais aussi sur la nature de la mission sociale d’une structure et les nécessités des bénéficiaires.

« Je travail avec un public russe migrant et c’est pour l’instant plus facile de les emmener au cirque ou à un concert parce qu’il n’y a pas le barrage de la langue. »

« J’ai accompagné une femme avec son enfant qui n’était jamais allé au cinéma. Elle était tellement émue pendant la projection qu’on a du sortir au bout d’une vingtaine de minutes. J’avais peur qu’elle ait une crise d’épilepsie. »

A ce sujet Gilles Boustani évoque lors d’une sensibilisation cinéma la première projection du film des Frères Lumière :

« L’arrivée du train à la gare de La Ciotat , qui entraîna un mouvement de panique générale des spectateurs qui pensèrent que le train fonçait vers eux. »

Stephane Lecas qui intervenait sur les politiques culturelles de proximité évoqua un projet intitulé du ciné dans le biberon qui invitait des parents et de jeunes enfants à assister à des projections n’excédant pas les vingt minutes pour éviter chez les jeunes enfants une trop forte identification. Et Michel Chang, responsable de l’action culturelle à l’hôpital de Nanterre, de conclure :

« On pourrait ne travailler que sur la sortie dès l’instant ou l’on réalise que pour certains de nos bénéficiaires leur espace vital se résume à un lit. Dans ce sens, la première action c’est de les faire sortir de leur lit. A partir de là il faut mesurer ce que peut représenter pour eux la fréquentation d’un lieu de spectacle. Au regard d’un univers confiné qui s’est rétréci de jour en jour, un univers de soin et de douleur, aller au spectacle c’ est souvent un choc. »

L’accès et l’accessibilité des spectacles proposés sont des thèmes récurrents. Avec ces questions la difficulté de se rendre au spectacle de la capitale ou même dans un théâtre municipal quand le logement est excentré. Dans ce sens, la gratuité parfois remise en cause par certaines structures culturelles, voire certains relais, n’est qu’un barrage en moins à la sortie culturelle. Pour la plupart des travailleurs sociaux elle est essentielle, mesurant les obstacles qu’ils peuvent rencontrer à faire sortir leurs bénéficiaires.

« Ce n’est jamais « gratuit » pour une personne en difficulté de se rendre à un spectacle, même si, de fait, la place est une invitation. Un théâtre municipal, une maison de la culture, un centre dramatique c’est parfois une étrangeté. Souvent la famille se met sur son trente et un pour aller au théâtre ou à l’opéra, si les enfants sont petits, on doit trouver quelqu’un pour les garder, sans parler des transports… »

Pascal Le Brun-Cordier qui intervenait sur le lien entre les politiques culturelles et la médiation précise que, selon lui, la politique de décentralisation des lieux culturels a fait surgir de nouveaux équipement sans toujours se soucier d’inventer les moyens de les valoriser auprès des populations locales. Certains publics ne comprennent pas l’identité de ces lieux, il n’y pas toujours de travail sur la programmation, son contenu. D’où la nécessité d’une médiation.

Dans le même sens Catherine Nasser comme Marie-Claude Noiran responsables des publics et de programmation dans des théâtres publics insistent sur la nécessité d’associer à chaque théâtre un travail sur l’accès et l’accessibilité des spectacles. Catherine Nasser précise qu’ « un directeur de théâtre qui ne se soucierait pas des associations locales, des désirs des publics de proximité serait dans l’ incohérence » Marie-Claude Noiran explique comment elle a mis en place une école des spectateurs invitant des groupes à s’impliquer davantage dans la programmation afin de mieux mesurer les effets d’un spectacle.

« C’est un travail qui demande du temps, mais au bout du compte c’est valorisant pour tout le monde. »

Nous avons souvent invité les travailleurs sociaux à nous expliquer comment ils procédaient avec leur public, l’un des ateliers pratiques de Michèle Protoyerides les invitait à définir un projet de sortie ou un projet plus complexe et d’expliciter les moyens pour y parvenir.

Certains protocoles de sorties sont plus élaborés que d’autres. Des structures comme le Cass de Nanterre ou Arapej Paris gèrent chaque année plus de mille sorties. M. Ferdozi du Cass de Nanterre expose sa méthode.

« Outre les bénéficiaires que je vois régulièrement, j’envoie par mail la liste des spectacles proposés ( parfois plus de cinq cent mail). J’ai un retour de 2 à 5%, de la personne intriguée à la personne intéressée. 2% d’intéressés c’est suffisant pour constituer un groupe. En les rencontrant j’essaye toujours d’écouter leur désir sans l’influencer. Parfois, quand ce sont des gens que je vois souvent c’est dans l’échange qu’ils se décident. Si j’ai vu le spectacle c’est plus facile, je peux en parler et très vite la personne voit ou non si ça va l’intéresser. Quand ce sont des bénéficiaires qui ne vont jamais au spectacle j’influence un peu. Ce n’est pas toujours facile de les emmener dans des théâtres comme les Amandiers de Nanterre. J’y suis allé quelque fois et je crois que c’est pas toujours facile pour mon public. »

Le débat fut alors lancé entre les travailleurs sociaux sur la nature même des spectacles proposés dans les lieux culturels :

« On n’est jamais à l’abri de l’ennui. Quelque fois c’est tellement un choc que je préfère y aller progressivement. Proposer des spectacles dits « Faciles » pour après les emmener voir des projets un peu plus « risqués »

Qu’est-ce qu’une oeuvre « facile » ? Qu’est-ce qu’une oeuvre « obscure » ? Un directeur de structure évoque comment certaines familles maliennes ont plus de facilité à regarder un spectacle de Nô japonais là où un public local va s’ennuyer. Une autre décrit comment deux femmes algériennes se sont arrêtées au Louvre devant les coiffures d’une toile qui leur rappelaient leur village natal.

« Pour certaines populations africaines la lenteur du Nô, n’est pas un problème. Leur religion, leur rituel c’est déjà un apprentissage du temps. Le spectateur Français va s’ennuyer, les autres vont retrouver le temps du rituel. »

Graziella Bourbon qui intervient lors de l’introduction de la formation leur rappelle qu’il faut parfois prendre le risque d’aller voir un spectacle difficile sans pour autant qu’il soit un frein à d’autres sorties :

« Il y a toujours le risque de s’ennuyer, de ne pas aimer, de ne rien comprendre. Finalement, quand on choisi un spectacle pour des amis on est aussi confronté à ce risque. Il faut le surmonter et apprendre à dédramatiser le fait d’avoir « raté » une sortie. En fait la sortie n’est jamais « raté » si c’est l’occasion d’une discussion, d’un débat. Ca nous arrive à tous de ne pas partager les goûts, ou de rejeter un spectacle ce n’est pas ça qui doit nous empêcher de retourner au théâtre. »

A ce propos plusieurs travailleurs sociaux ne sont pas du tout convaincu qu’une sortie où les bénéficiaires se sont ennuyés n’entraîne pas, chez certains, la désaffection pour longtemps des lieux culturelles.

« Quand ça ne leur a pas plu, je ne sais pas vraiment quoi faire. C’est toujours plus difficile d’enchaîner une sortie. Il va falloir faire tout un travail d’incitation pour les re-mobiliser. »

Nous évoquons alors la phrase d’Ariane Mnouchkine destinée à des acteurs qui s’apprêtent à rentrer sur scène :

« N’oubliez pas que vous allez jouer devant des spectateurs qui viennent pour la première fois au théâtre et peut-être pour la dernière »

Ces échanges sur l’accessibilité des spectacles révèlent un outil de réflexion et de médiation souligné par plusieurs intervenants :
La lisibilité ou non d’un spectacle peut s’anticiper si tant est que l’on apprenne à tout public à ne pas aimer, à critiquer en toute liberté un spectacle, qu’on laisse toujours un espace d’échange pour le rejet ou l’adhésion à un spectacle.
Apprendre à ne pas aimer c’est donner aux bénéficiaires un espace de liberté, un espace critique, un nouveau moyen de les valoriser, qui excède et enrichit la sortie culturelle. Cette ligne de réflexion semble faire écho aux propos d’un de nos intervenants-musique Alexandre Lévy :

« Dans toute médiation je pars toujours du principe que tout le monde a une culture musicale, qu’il s’agit de la révéler. Je questionne leurs appréhensions, ce qu’ils aiment, ce qu’ils n’aiment pas. C’est parfois la personne la plus rétive qui va faire une proposition intéressante dans un atelier. Si on laisse un espace pour que les gens nous fasse part de leur culture avant de leur en imposer une, les ateliers se déroulent toujours plus simplement, on peut faire tomber les appréhensions. Par le jeu des analogies sonores on peut rapprocher des sensibilités parfois opposées »

Régulièrement les travailleurs sociaux précisent que la nature même des publics détermine l’action culturelle. Lors d’une intervention théâtre un chargé de vie nous indiquera que son choix de sortie est limité car, avec un public constitué essentiellement de ressortissants russes il ne peut envisager d’autre sortie que le cirque, la musique ou le sport. Certains se réjouissent d’avoir un public avide de culture pour des raisons que l’on peut comprendre.

« Les anciens détenus peuvent aller jusqu’à quatre fois au théâtre par semaine. Il y a une vraie soif de culture, une volonté de tout voir, de tout connaître parce qu’on en a été privé. La culture comme moyen de réinsertion devient alors une évidence »

Des résultats comme ceux d’Arapej ( plus de 2000 sorties annuelles) s’expliquent par l’attention portée à l’outil, la sensibilité et le goût pour la culture de la référente (Laurence Pétro), la valorisation et le bien fondé de l’action en rapport direct avec la nature des publics.
De la même façon une structure comme Boules de Neige à Montreuil ne pourrait avoir les mêmes résultats sans l’investissement de sa responsable ( Sylvie Prudon- permanence Cultures du Cœur tous les samedi matin), sa connaissance du tissu culturel et sa volonté de défendre la diversité de l’offre.

Tout, dans le témoignage d’un ancien détenu venu chercher des places montre chez lui un rapport direct à l’art en général et aux sorties. Bon ou mauvais spectacle ne l’empêcherons plus de sortir trois à quatre fois par semaine.
Avec le temps ses choix se précisent, son goût ne cesse d’évoluer, mais surtout la diversité des spectacles qu’il est allé voir nous confirme d’abord qu’on ne peut avoir aucun à priori sur les préférences des publics, mais aussi que les effets de la sortie culturelle sont optimisés par la multiplicité des sorties qui l’ont véritablement « transformé ».
Il s’autorisait alors à nous faire part, sans une certaine coquetterie, de ses goûts, de ses choix, de ses préférences comme autant de moyens d’exister.

Faisant à son tour tomber les barrières de l’accessibilité à la culture une responsable de suivi psychologique nous indiquera :

« Certains publics (schizophrènes) sont particulièrement sensibles à la musique électronique déstructurée qui entre en résonance avec leur univers, leur rapport à l’espace et au temps.
Certains enfants vont se mettre à écouter de la musique sériel alors que ce mouvement est souvent laissé de côté par les spécialistes pour cause de trop grande opacité. »

La rencontre théâtre a souvent été l’occasion de parler du contenu même des spectacles, de comparer la lisibilité des sorties cinéma ( tout le monde est plus ou moins apte à choisir son film, reconnaître, de par l’affiche ou d’autres indices , la différence entre un film « grand public » américain et un film d’auteur…) avec celle du théâtre ( on peut tout à fait tomber sur un spectacle ardu dans une petite salle amateur et voir un spectacle de cirque populaire au Théâtre de la Ville. On peut aussi être perdu et ne plus savoir quoi choisir quand on sait qu’il y a plus de 130 théâtres permanents sur Paris et la Région Parisienne et que la communication sur le contenu et la nature des spectacles n’est pas assez relayée par les médias).

A ce sujet nous avons évoqué la notion de Théâtre Populaire et les contenus même des spectacles, affirmant qu’il existe un théâtre populaire de qualité qui n’est pas un frein à la réception et qui ne demande pas de médiation particulière.

Parfois même une médiation trop détaillée, trop subjective peut faire écran à l’appréciation du spectacle.
Cette question rejoint celle évoquée plus haut sur la valeur de la première sortie.
Des artistes comme Philipe Découflé, Jérôme Deschamps, Peter Brook, Yohan Le Guillerm, James Thièrée, sont à la fois salués par une critique, un public d’initié et un public plus large, leurs spectacles ne posent aucun problème d’accessibilité.
Tout en conservant la plus grande exigence ces artistes intègrent dans leur pratique la présence du public. Leur démarche consiste même à partager avec le plus grand nombre des questions riches et profondes.

Quand il monte une comédie de Shakespeare Peter Brook fait toujours le test par l’enfant, invitant des scolaires à juger du spectacle en cours. Si les scolaires ne rient pas, il estime que son travail n’est pas achevé.

Lors d’une sortie avec deux travailleurs sociaux, nous avons pu constater à quel point La veillée des abysses de James Thièrée pouvait tout aussi bien faire rire les enfants et satisfaire la critique la plus pointue du cirque et du théâtre. Certains spectateurs seront concentrés sur les performances techniques, d’autre au sens du burlesque. Le spectacle intégrant toujours le spectateur et sa capacité d’imagination.

Des films comme Mulholand Drive de David Lynch ou In the Mood for Love ont touché des millions de spectateurs et parmi eux tout type de public. Il ne restait alors que la critique pour être surprise de tels succès populaire pour des films aussi personnels.

Mais nous avons aussi évoqué la valeur des spectacles dits
« tout public », relayés par les médias (du concert de Sylvie Vartan à la Comédie Musicale) à prendre en tant que tel et qui pour des bénéficiaires isolés de toute sortie culturelle sera une nouvelle occasion de partage.

« Une personne qui n’est jamais allé au théâtre et qui va voir le concert de Sylvie Vartan va valider et ressentir des choses qu’un public habitué ne voit plus et ne ressent plus. C’est comme quelqu’un qui ne connaît pas la mer et qui va pour la première fois à la plage. Il va avoir peur, ne pas oser s’avancer et puis être émerveillé. »

Plusieurs fois les travailleurs sociaux ont indiqué que, pour certain, la sortie au théâtre est aussi une découverte patrimonial.

« Si certains se mettent sur leur trente et un pour aller au spectacle c’est que cette sortie a gardé toute sa valeur symbolique. Ce sont les habitués qui sont en short et en basket. »

A ce sujet une médiatrice du musée d’Orsay nous raconte comment des jeunes handicapés ont révélé dans un tableau qu’elle pensait connaître depuis toujours des éléments de l’œuvre qu’elle n’avait jamais validés.
Ainsi, la médiation ne peut se faire que dans l’échange. Le médiateur considère la culture de l’autre et il en tire partie si il laisse l’espace suffisant pour qu’elle s’exprime et ménage un terrain de confiance pour l’échange. Faire surgir une parole que l’errance aurait brimé.

Les travailleurs sociaux ont participé à cette formation pour des raisons différentes. Certains ont toujours eu une pratique culturelle et c’est par goût pour la culture et l’envie d’optimiser leurs connaissances qu’il l’ont suivie. D’autres ont rapidement identifié leurs manques et venaient avec l’idée de concevoir un projet culturel à destination de public en difficulté, mais aussi la volonté d’acquérir des outils de médiation culturelle précis. La volonté était alors de concevoir des passerelles entre leur activité sociale et l’activité culturelle.
Cela supposait une meilleur connaissance du tissu culturel, de ses codes, pour, à partir de cette familiarisation, identifier les moyens que chacun a de fréquenter ou de concevoir un projet avec une structure.

Nous avons parfois privilégié l’immersion dans un domaine ( musique, cirque, théâtre…) sans tout de suite percevoir les passerelles possible avec l’action culturelle. Les travailleurs sociaux n’en étaient pas pour autant déroutés, témoignant qu’ils n’avaient jamais eu l’occasion d’appréhender le monde de la musique ou celui du cirque de cette façon.

Cette question a tout particulièrement été traitée lors de l’intervention de Catherine Nasser qui essayait de faire prendre conscience que toutes les entreprises culturelles ne sont pas forcément préoccupées par une médiation active de leur programmation. Cette intervention, en identifiant les problèmes de chacun, essayait de dresser un bilan des obstacles qu’un travailleur social peut rencontrer dans sa volonté d’organiser une sortie ou d’ « aller plus loin » ( rencontrer une équipe artistique, organiser un débat sur une pratique, un spectacle…)

 

 

II. Les propositions des intervenants confrontées aux attentes des travailleurs sociaux

« Pour moi le cirque c’était un spectacle ringard, avec la piste aux étoiles et les animaux ridiculisés. Je ne pensais pas qu’il pouvait y avoir un cirque contemporain avec des propositions totalement différentes. »

Lors de ses interventions sur le cirque, la volonté de Yan Ciret (Journaliste-Ecrivain) était de donner une vision panoramique du cirque qui n’opposerait pas le cirque traditionnel au cirque contemporain. Mais aussi de chercher à l’inscrire dans une logique sociale et démontrer en quoi l’organisation et la philosophie du cirque sont jalonnées des principes d’intégration et de participation :

« Un trapéziste qui tombe devient Clown, les acrobates se jettent dans le vide en toute confiance pour être rattrapés par un autre acrobate, tout le monde participe au montage du chapiteau, la forme circulaire de la scène offre un point de vue équitable pour tout le monde. »

Avec Adrienne Larue, femme de cirque qui travail depuis des années sur la problématique Arts de la piste et structures sociales, Yan Ciret cherchait dans l’essence même du cirque les éléments qui déplaceraient la vision parfois réductrice que l’on peut avoir des Clowns, des Jongleurs ou des trapézistes.

Cette image de solidarité permanente fut reprise par Emmanuel Audibert, ( metteur en scène de la compagnie 36 du mois) qui nous a présenté plusieurs exercices fondés sur la confiance dans un groupe effectués avec des adolescents.

« Par exemple, celui du « lâcher prise » consiste à se lâcher d’une échelle en arrière pour se laisser tomber sur un matelas. Cet exercice est une véritable mise en confiance pour commencer une projet d’atelier. »

Adrienne Larue a souligné l’importance d’assister une fois au montage d’un chapiteau. Elle a aussi montré que l’esprit du cirque se transmet toujours sur le tas, ce qui rend difficile l’institutionnalisation de son enseignement.
La question du cirque était aussi l’occasion d’effectuer des comparaisons avec le théâtre, voire les questions de patrimoine, les chapiteaux s’installant sur un patrimoine de proximité toujours changeant, à la fois étranger et proche des gens.

La visite de l’Ecole Fratellini a permis de découvrir un des rares chapiteaux en dur, et, à travers sa conception, retrouver aussi bien la dimension populaire du cirque, un cercle où tout le monde voit aussi bien, et de l’opposer au théâtre à l’italienne toujours majoritaire en Europe, architecture incarnant les privilèges et n’offrant pas une position démocratique du regard.

Des visites de théâtres comme Gare au Théâtre ou « L’Echangeur » montraient que l’on peut faire du théâtre dans des espaces plus ouverts que des salles à l’italienne, disposer les spectateurs au milieu ou autour de l’action.

Elles contribuaient à notre volonté de désacraliser le théâtre auprès des travailleurs sociaux, pour, qu’à leur tour, ils puissent transmettre à leur public une vision du théâtre simple et sans appréhension.

Fabrice Hebette, le directeur du Théâtre de L’Echangeur, a tenu à rencontrer les travailleurs sociaux (lui même ayant été éducateur) et questionner avec eux la volonté d’élargir les publics de Théâtre.


Sandrine Beghec, responsable de la communication et des publics de Gare au Théâtre, est confrontée toute l’année à un travail avec des jeunes compagnies et des associations locales. Elle a souligné la nécessité d’élargir les publics, de dépasser les questions d’accès et d’accessibilité. Elle a exposé la volonté de Gare au théâtre de miser sur la diversité des propositions, en installant tout un système ( recueil vidéo de témoignages « à chaud » des publics, questionnaires…) permettant à tout spectateur d’exprimer son avis sur les spectacles.

A la Maison des Metallos, Eric Dauvin (directeur des affaires culturelles de Rungis) insistait sur la nécessité de ne pas stigmatiser les bénéficiaires. Il précisait alors qu’il s’agit surtout d’établir une relation d’échange avec le bénéficiaire et de partir du principe que la déshérence et l’isolement ne sont pas des étrangetés, qu’elles nous sont proches. L’ouverture sur le monde de la culture est comme un sens de l’hospitalité retrouvé.
C’est une invitation au voyage et jamais « un programme d’éducation univoque qui irait de la culture vers le social. »


Pour les médiations musique les points de vue d’Alexandre Levy, Guillaume Poyet, Patrick Chamblas, Manuel Peskine chacun musicien et compositeurs semblaient se rejoindrent.

Régulièrement confrontés à des expériences de transmission auprès des publics les plus divers, ils ont évoqué, démonstration à l’appui, que sans apprentissage du solfège, on peut rapidement sensibiliser un public à la musique. En privilégiant une approche autour du son, de ses nouveaux outils, ses moyens, ses possibilités, on peut très vite impliquer un public profane.

Par des jeux de musique comparative et une histoire de la musique au piano, Alexandre Lévy a élargi notre vision du monde de la musique classique, savante, contemporaine.
En revenant sur ses expériences avec des jeunes souvent rétifs à toute transmission, il proposait aux stagiaires des exemples et des outils pratiques pour surmonter les résistances d’un groupe.

En proposant dans la deuxième partie de la rencontre un atelier pratique sur la composition d’une chanson, mise en musique par ses soins, Patrick Chamblas à montré comment un exercice simple peut dégager chez chacun des ressources de créativité et d’invention et surtout impliquer tout le monde rapidement.

Manuel Peskine est parvenu à simplifier l’approche que l’on peut avoir d’une partition et celle du piano en tant qu’objet musical. Il rejoignait Alexandre Lévy sur le terrain de la musique comparative, en proposant d’analyser les différentes versions d’un même morceau, variation autour d’un même thème.
L’écoute évolutive du voyage d’une même mélodie contribuait à faire tomber les frontières entre les différentes musiques.

Rendre visite à Guyaume Poyet dans son studio d’enregistrement, c’était rentrer dans un véritable laboratoire de composition. L’approche de la musique se voulait encore multiple avec la volonté de tenir compte des goûts et des préférences de chacun :

« Comment peut-on partager un goût prononcé pour le hard-rock en faisant écouter certain morceaux de Prokofief ? Quels sont les protocoles de composition d’une publicité, d’un court-métrage, d’un documentaire, d’un long métrage ? Comment nourrir une image avec des sons ? »

Pédagogie et méthodologie

Chaque intervenant nous a fourni une fiche pédagogique. Certains passages rendent compte de la méthodologie et du contenu de l’intervention.


Eric Dauvin ( directeur des affaires culturelles de la ville de rungis)
« En quoi le projet Cultures du Cœur est un outil d’animation pour vous ? Comment l’intégrez-vous dans vos pratiques professionnelles ? Quel sens donnez-vous à cette activité en terme interculturel d’échange, de partage, de rejet ? Comment vous y prenez-vous ? Quelles en sont les conséquences personnelles et au quotidien ? »

Michèle Protoyerides ( professeur à l’école du Louvre, experte médiation et musées)
« Comment en arrive t-on à penser que le développement d’une pratique culturelle est susceptible de contribuer à réduire les inégalités culturelles et les exclusions :
Quelles représentations président à cette réunion du social et du culturel ?
Comment ces représentations sont-elles traduites dans les actions ?
Quels sont les enjeux du rapport à l’art pour des personnes par ailleurs confrontées à des difficultés ? »

Pascal Le Brun-Cordier ( Professeur- médiation et politiques culturelles associé à l’université Paris I Panthéon Sorbonne)
« Pour « rendre accessible », il conviendrait de rendre désirable, et pour cela favoriser l’éducation artistique et la médiation culturelle. L’éducation artistique : c’est précisément ce que la politique culturelle française n’a jamais développé. Depuis Malraux, elle est avant tout une politique d’équipement, d’événement et de subventions, et accessoirement une politique de la demande, de la formation et du développement des publics . Et rien n’a vraiment changé depuis 1990, alors qu’un consensus s’est dégagé pour renforcer l’éducation artistique ( le programme des classes APAC lancé par Jack Lang en décembre 2000 à été arrêté par Luc Ferry en 2002 et non relancé depuis).
L’art n’occupe toujours à l’école qu’un strapontin.
La médiation culturelle : elle est de plus en plus présente dans les équipements culturels, mais a été longtemps freinée par la prégnance d’une idéologie spontanéiste du rapport à l’art qui a prévalu de Malraux à Lang. Le premier invoquait la révélation
( l’œuvre d’art se donne d’emblée), la second la consommation ( le produit culturel se consomme sans délai). (…)La révélation est rare, la consommation reste superficielle. Seule une médiation, diffusion pédagogique ou pratique artistique, permet d’établir un lien réel et parfois durable entre un art et ses amateurs. »

Sandrine Beghec ( Responsable Public-Gare au théâtre)
« L’écart entre la Culture et le public ne semble pouvoir être résorbé que par le biais de la médiation, par l’ensemble des actions visant à favoriser l’appropriation de la culture par la population. L’appropriation est au cœur des démarches, « faire sien » et « rendre familier » afin que chacun puisse être acteur de son propre parcours culturel.
Le médiateur doit toujours rester attentif aux multiples possibilités de croisements, d’échanges et de partages pour mettre en synergie les différents acteurs de l’action culturelle avec la population, au-delà des publics déjà acquis. « Voir », « faire » et « dire », voilà les trois modes complémentaires de la médiation culturelle dont les formes sont riches et nombreuses. »

Stéphane Leca ( directeur du Théâtre de Chartres)
« Si l’objectif de l’action culturelle est bien de faciliter l’accès aux œuvres de l’esprit du plus grand nombre, comment s’opère-t-elle aujourd’hui auprès des publics dits « défavorisés » ? Et quelle connaissance avons-nous de ces publics ? J’amorcerai l’échange en rappelant cette intervention à l’Assemblée nationale, il y a presque quarante ans, de Malraux, qui souhaitait que les équipements de la décentralisation se fixent comme objectif la
« conquête progressive d’un public qui ne serait allé ni au théâtre, ni au concert, ni au musée parce qu’il n’en avait pas la possibilité matérielle ou parce qu’il pensait que cela ne le concernait pas »

Marina Zinzius ( Chargée de mission Théâtre, direction du développement culturel d’Argenteuil)

Exercice pratique : « Vous êtes directeur d’un centre social et vous concevez avec une compagnie théâtrale un projet artistique sur un quartier, dont l’objectif est la sensibilisation artistique, la rencontre des générations et l’amélioration du lien social.
Définissez en quelques lignes les contenus de ce projet et imaginez en les partenaires, les financeurs, les phases de déroulement, de l’inscription des publics à la restitution finale.
Quelles sont les aspect positifs et les difficultés que peuvent rencontrer dans leur relation autour d’un tel projet, l’organisateur, les artistes et les structures partenaires ( écoles, maisons de retraite, etc.) ? »

Jean-Marc Adolphe ( directeur de la revue Mouvement)
« Avant d’être médiateur, on peut préciser son propre rapport à la culture : Comment chacun recherche l’information et les lieux de diffusion d’objets culturels. On peut, par exemple, parler de formes insidieuses de censure surtout par saturation. Un spectacle est sur-médiatisé et tout le monde se précipite sur l’événement, s’il en a les moyens
La surproduction de biens culturels n’aurait-elle pas tendance à dissimuler des spectacles, films, œuvres essentielles, qui demandent, pour y accéder, un travail militant, une curiosité, une ouverture à la diversité. »